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Histoire de l’enfant malgache : « ce que vaut la vie de ma famille »

Bonjour, je m’appelle Aina – qui veut dire Vie en malgache -, j’ai 8 ans et je suis malgache.
– J’ai trois frères et deux sœurs avec qui je partage ma chambre. Mes grand-parents et deux oncles et tantes vivent dans la même maison que nous.
– Mon père va aux champs tous les jours et ma mère travaille ponctuellement, selon les opportunités qui se présentent à elle. Sinon, elle vend des beignets de bananes.
– Seulement deux de mes frères vont à l’école publique parce que mes parents n’ont pas assez d’argent pour acheter des fournitures scolaires pour tout le monde. Ils marchent environ deux heures par jour pour se rendre à leur école.
– Mon jour préféré est le dimanche parce que c’est le seul jour de la semaine où nous mangeons de la viande. Quand le riz ne monte pas assez, nous mangeons du manioc et il nous arrive de ne manger qu’une fois par jour.
– Moi, je ne vais pas à l’école parce que j’aide ma mère dans ses petites affaires comme aller prendre de l’eau au puits pour qu’elle puisse faire à manger et nettoyer la maison. Nous n’avons pas d’eau courante à la maison.
– Quand ma mère n’a pas trop besoin de moi, parfois, je vais au vidéoclub d’à côté pour regarder la télévision. J’aime bien les séries américaines. Je rêve d’aller un jour en Amérique.
– Nous n’avons pas l’électricité chez nous ; mes frères étudient avec une lampe à pétrole le soir parce que les bougies sont plus chères. Nous n’avons pas de réfrigérateur pour stocker de la nourriture, nous mangeons des produits frais et biologiques.
– Le mois dernier, ma petite sœur était malade et maman et moi l’avions emmenée au centre de santé de base (CSB). Cette fois, nous avons pu la soigner avec des médicaments à la portée de notre modeste bourse. Mes cousins de l’Est n’ont pas toujours cette chance ; plusieurs sont morts du paludisme et de la diarrhée.
– Il m’arrive de vendre les beignets de ma mère et je profite des campagnes de sensibilisation au village pour en vendre plus et écouter tous ces gens qui viennent d’ailleurs pour nous parler de notre mode de vie et environnement. Ils nous disent de ne pas prendre le bois de la forêt, de protéger les animaux comme les lémuriens et les tortues, de traiter l’eau pour qu’elle soit potable, d’utiliser des toilettes « hygiéniques ». Ils nous disent ce que nous devons faire et nous écoutons. Je voudrais tellement aller à l’école pour pouvoir faire comme ces gens qui voyagent pour raconter des histoires. Je voudrais tant que parfois, nous parlions et eux nous écoutent… même si, en arrivant dans notre village, ils semblent tout savoir de nous déjà. J’espère qu’un jour, quelqu’un viendra pour nous demander nos rêves dans le village et nous aider à les réaliser.
– Un jour, une femme est allée voir ma mère pour lui parler de planning familial. Je n’ai pas très bien compris pourquoi c’est bien que les lémuriens aient beaucoup d’enfants, mais que les femmes ne devaient pas en faire autant. Non pas pour me comparer à un animal, mais ma vie vaut-elle donc moins que celle d’un lémurien ?
– Chez nos cousins du Sud à Sainte-Luce , leur qualité de vie ne dépend pas de l’argent. Ce sont des pêcheurs, ils mangent des langoustes au moins une fois par semaine… J’adore les langoustes !!! Ils vendent une partie de leur pêche pour pouvoir acheter le strict nécessaire comme les vêtements et pour prévenir les besoins en médicaments. Bien que le village grandisse, il est pour l’instant difficile d’y arriver en voiture, ce qui fait que la majorité des poissons et langoustes pêchés sont juste pour leur consommation journalière. Ces derniers temps, des gens extérieurs sont arrivés ; leurs yeux avaient brillé en voyant le paradis de Sainte-Luce. Et quelques mois plus tard, le Sage du village apprend que des gens vont peut-être aussi venir dans leur village pour leur apprendre d’autres choses parce qu’ils vont y construire des maisons et usines. Pourtant, mes cousins ne se plaignaient de rien.
– Dans le Nord, j’ai plusieurs cousins métis qui n’ont jamais vu leur papa parce qu’ils étaient juste passés voir mes tantes. Une de mes tantes est morte du VIH/SIDA. Elle était avec un homme de passage et en le ramenant à l’aéroport, il lui a remis une enveloppe qu’il lui a fait promettre de n’ouvrir que quand il serait dans l’avion. Quand elle ouvrit l’enveloppe, dans la lettre qu’il a laissée, il y avait écrit : « Bienvenue dans le monde du SIDA. »
– J’ai aussi des tantes qui travaillent le soir. Je ne sais pas exactement ce qu’elles font et les adultes disent que je suis trop petite pour comprendre, mais quand elles passent chez nous, elles me disent : « Nous ne faisons pas toujours les choses que nous aimons. Parfois, il faut savoir se sacrifier pour trouver à manger et nous n’avons pas forcément beaucoup d’options. » Mes parents disent qu’elles ont quitté le village pour essayer de trouver ces choses à la télévision. Moi aussi, je rêve toujours d’aller en Amérique. Tiens, ça me fait penser à ma cousine de Nosy Varika qui était sortie de son village pour la première fois à 16 ans et qui était montée pour la première fois dans une voiture pour un long trajet vers la capitale. Elle disait que l’air d’Antananarivo était étouffant, qu’elle n’avait jamais vu autant de personnes sur une même place quand elle est allée au centre-ville à Analakely. Elle a bien aimé ce qu’elle avait vécu là-bas, mais elle avait quand même hâte de rentrer chez elle. Les ancêtres soient bénis, ils n’ont eu aucun problème sur la route, la sécurité est mauvaise dans certaines régions de mon pays.
– D’après ma famille vivant à Tsiroanomandidy, les vols de zébus se font de plus en plus fréquents et les voleurs -ou dahalo- n’hésitent plus à tuer si besoin. Je me demande pourquoi les dahalo de Tsiroanomandidy sont moins célèbres que ceux du Sud alors qu’ils font la même chose. Ces meurtres ne passent pas dans les médias.
– Depuis peu, un de mes cousins a été porté disparu. Ma famille est allée chercher du secours auprès de la police et de la gendarmerie, mais ils n’ont rien fait. Ils n’ont pas les moyens de se mobiliser pour quoi que ce soit. Ces enlèvements ne passent pas dans les médias.
– J’ai un oncle en ville qui tient un cybercafé et qui m’a montré ce qu’est un ordinateur et Internet. C’est très mignon de voir des parents publier la photo de leurs enfants et de partager leur bonheur. Tonton m’a expliqué que sur Internet, tu peux publier des choses pour que tout le monde voie et ce n’est pas payant comme dans les journaux. J’ai alors pensé « pourquoi ne pas y mettre la photo de mes cousins disparus pour que toute ma famille malgache puisse être informée et peut-être nous aider ?  » Mon oncle a répondu :  » Ma fille, quand ton cousin du Nord qui a été porté disparu pendant des jours est mort, presque aucun de tes compatriotes malgaches sur Internet ayant réagi sur l’affaire n’a été scandalisé de sa mort. Certains disent que c’était un meurtre, d’autres affirment que ce ne sont que des rumeurs, personne ne s’est juste posé une seconde pour se dire – il s’agit d’un enfant mort ! Notre gouvernement, en pleine propagande pour représenter le pays, ne s’est exprimé sur la mort de cet enfant ni n’a donné d’argent pour ouvrir une enquête alors qu’ils dépensent des milliards pour des choses matérielles. Regarde, regarde comment dans d’autres pays, l’enquête est directement ouverte dès qu’on touche à leurs compatriotes. Et regarde comment tes propres compatriotes généralisent les mauvais comportements de quelques personnes. Comme dans tous pays, il y a des bons et des mauvais. Dans notre famille aussi. La différence ma fille, c’est que c’est uniquement dans notre pays qu’on aime à condamner haut et fort le pays en entier et pas uniquement les méchants et les premiers responsables. »
– Au fur et à mesure que je grandis et que je comprends mieux les choses, la plus grande leçon que je retiendrai de ma chère famille, c’est mon prénom : Aina ou Vie. Mes parents l’ont choisi parce qu’ils croient en l’adage malgache « Tokana ny aina » ou la vie est unique. Je me pose toujours des questions sur ce que vaut ma vie et celle de ma famille… Peut-être rien aux yeux des autres, mais rien ne vaut la vie.